Épennes : un prieuré, un hameau
Quelques maisons et de vastes bâtiments agricoles à l’écart de toute route passagère, Épennes est un village discret que les rares promeneurs et les automobilistes traversent sans s’attarder. Les apparences sont souvent trompeuses : derrière cette banalité apparente se cache une longue histoire.
Une si longue histoire
L’histoire d’Épennes commence bien avant l’Histoire.
Les hommes sont là, dès le néolithique, et sans doute bien avant, attirés puis fixés par la présence de l’eau qui, bien plus tard, fera tourner un moulin. Ils nous ont laissé des outils (haches, grattoirs…) et les vestiges d’un dolmen sur la parcelle de « la pierre levée » qui domine l’ancien prieuré. Le dolmen « d’Épenes » dessiné, en 1837, par Antoine-Ferdinand Arnault-Poirier et photographié en 2019 : « De ce monument, orienté sud-est/nord-ouest, subsistent trois piliers parallèles en grès qui supportent un fragment renversé de la dalle de couverture mesurant environ 2,50 m. » Bien des siècles plus tard, la légende s’est emparée de cette mystérieuse « pierre levée » à laquelle les hommes ne pouvaient attribuer aucune origine humaine. Ils en firent une construction du diable sous laquelle on enterra la dépouille de sa créature, le basilic mangeur d’hommes, que le vaillant chevalier Robin de la Haye avait transpercé de son épée.
L’histoire d’un site se lit aussi dans son sous-sol.
Dans les années 1970, le long d’un champ qui domine Épennes, le creusement d’un fossé a fait apparaître deux morceaux d’aqueducs, distants de 90 m environ, qui peuvent faire penser à un ouvrage gallo-romain. Il est possible de rapprocher cette découverte d’une présence romaine durable confirmée, selon Pierre Gauthier, par la toponymie. D’après cet auteur, c’est peut-être un propriétaire romain nommé Hispanius (l’Espagnol) qui a donné son nom à Épennes, attesté en 1090 sous la forme Hispaniis, à moins qu’il ne s’agisse de l’implantation de vétérans espagnols de l’armée romaine.
Beaucoup de temps doit passer pour que les archives de pierre cèdent la place aux documents écrits qui vont permettre de mieux connaître le prieuré et son hameau.
Le prieuré Saint-Pierre d'Épennes
Nous ignorons la date de fondation de ce petit monastère, présenté, vers 1090, comme une dépendance de l’abbaye de Saint-Maur-sur-Loire (ou Saint-Maur-de-Glanfeuil).
Une dépendance de l'abbaye de Saint-Maur
L’ancienne abbaye bénédictine élevée sur la rive gauche de la Loire, entre Saumur et Angers, doit l’essentiel de son aspect actuel à plusieurs campagnes de reconstruction des XVIIe, XVIIIe et XXe siècles.
Son origine est beaucoup plus ancienne. Selon la tradition, elle aurait été fondée par saint Maur (vers 512-vers 587), disciple de saint Benoît de Nursie, sur des terres situées à Glanfeuil, données par le roi franc Théodebert 1er (534-547). « Ce lieu a été pour toute la France le berceau du grand Ordre bénédictin ».
En Loudunais, la cure de Bournand et les prieurés de Saint-Maur de Loudun, Bournand et Épennes dépendaient de cette puissante abbaye.
Cette présence sur le territoire de Bournand remontait au 15 août 850, lorsque Charles le Chauve, depuis Cambrai, donna à l’abbaye plusieurs domaines situés dans cette paroisse, dont l’église dédiée à saint Martin-de-Vertou, avec les colons et les serfs des deux sexes qui leur étaient attachés.
Les prieurés ont pu être installés à la même époque pour contrôler la gestion des terres. Celui d’Épennes était déjà bien implanté vers 1090, lorsque son nom apparaît pour la première fois dans un texte.
Les années fastes du prieuré
Du XIe au XIIIe siècles, après la difficile période des invasions normandes qui a conduit les moines de Saint-Maur-sur-Loire à abandonner leur abbaye, trop vulnérable, pour se réfugier à Saint-Maur-des-Fossés, le Moyen Âge connaît une période d’expansion marquée par la croissance de la population et l’accélération des défrichements. C’est probablement dans ce cadre qu’il faut situer la charte des années 1090, qui nous renseigne enfin sur la vie du prieuré d’Épennes.
Vers 1090
Une charte contenue dans le cartulaire de Saint-Maur-sur-Loire nous apprend que la gestion du prieuré et de ses terres est désormais confiée à un maire (Major de Hispanus), sans doute installé sur place puisqu’il doit gîte et nourriture à l’abbé de Saint-Maur lorsque ce dernier visite son domaine.
Elle nous fait connaître les conditions offertes aux colons (tenanciers) installés pour cultiver les terres. L'abbaye prélève la septième partie de tous les produits de la terre, céréales, légumes du jardin, arbres, etc. que le cellérier (l’économe) du monastère est chargé de percevoir. Le maire doit fournir les ânes et les sacs nécessaires au transport des grains et accompagner le convoi en personne. Il fournit les tonneaux pour le vin qu’il envoie chercher par des domestiques, dont il assure la nourriture. Il semble que cette obligation de fournir les tonneaux est également valable pour le vin des métayers.
La prospérité permet la construction d’une chapelle romane dont les vestiges sont encore bien présents dans une propriété privée. Le bâtiment est encore là, malmené mais préservé par sa transformation en servitude agricole.
Cette longue période de paix et de prospérité s’achève dans la première moitié du XIVe siècle. La guerre de Cent Ans et la peste noire vont faire basculer durablement l’histoire de l’abbaye et de ses prieurés.
Les moments difficiles
Destructions, pillages, ravage des cultures, chute de la population, la situation est particulièrement catastrophique pour les prieurés ruraux, mal protégés. À l’aube du XVe siècle, les prieurés d’Épennes et de Bournand doivent fusionner.
Le prieuré Saint-Martin de Bournand
Comme dans le cas d’Épennes, nous ignorons la date de fondation de ce prieuré du bourg, situé à côté de l’église, et dont les restes du XIVe siècle, sont signalés en 1892, par Roger Drouault, dans Paysages et Monuments du Poitou, avec « ses dépendances, datant d’une époque antérieure ». Sur un extrait de plan dressé en 1782 par le géomètre J.-B. Blouin, le prieuré et ses terres figurent de part et d’autre de l’église. Sur une photo prise avant restauration et conservée au musée Charbonneau-Lassay de Loudun, la ruine menace, mais la majeure partie des pierres sculptées sont encore en place… pour peu de temps.
Le prieuré possédait sa propre chapelle citée lors des visites du XVIIe siècle et distincte de l’église voisine.
La fusion des prieurés
Au tout début du XVe siècle, les religieux de Saint-Maur reprennent en main leur domaine durement malmené au cours des premières décennies de la Guerre de Cent Ans.
Le 16 janvier 1404 la fusion est décidée par l’abbaye par « acte capitulaire » daté « du lendemain de la feste de St Maur », le chapitre de l’abbaye « prône la réunion des prieurés de bournan et d’Epenne, à cause de l’insufisance de leurs revenus ».
Le 12 juin 1405 elle est confirmée par l’évêque de Poitiers : les deux prieurés de Bournand et d’Épennes, situés en Loudunais, relèvent du diocèse de Poitiers.
Les Archives départementales du Maine-et-Loire ne conservent que des copies de ces deux actes, mais une note précise, qu’au parchemin original de 1405, émanant de l’évêché de Poitiers, était attaché, par un lien de « soye verte », un sceau « portant pour empreinte, l’image de saint Pierre, aux côtés duquel sont élevées des colonnes et au bas d’une d’icelle est l’empreinte d’un cachet à quatre quartiers ».
Égalitaire dans son principe, la fusion tourne progressivement au bénéfice de Bournand, moins isolé qu’Épennes. En 1537, il est question « des prieurés de St Martin de Bournan et d'Epeines unis ensemble, membres dépendant de l'abbaye et monastère de St Maur sur Loire ». Quelques décennies plus tard, en 1601, il sera question du « prieuré d'Epeines annexe du dit prieuré de Bournand ».
Avant même la fin des hostilités avec l’Angleterre, l’éloignement des combats, puis la reprise en main du royaume par Charles VII, favorisent le renouveau des activités.
Une dernière période de troubles marque la seconde partie du XVIe siècle, avec les Guerres de Religion pendant lesquelles plusieurs troupes protestantes et catholiques, plus ou moins bien contrôlées, sillonnent le pays.
Cible privilégiée des protestants qui leur reprochent leurs grandes propriétés, contre-parties illusoires d’une intervention pour aider au salut des hommes dont ils n’ont pas le pouvoir, les moines abandonnent leurs prieurés ruraux, où leur vie est menacée. Bournand et Épennes paient le prix fort comme le démontre le constat de 1601.
1601, deux prieurés ruinés
Le 4 septembre 1601, trois ans après la signature de l’Édit de Nantes, frère René Baranger, représentant l’abbé de Saint-Maur, et Odin du Plessis, sergent royal à Loudun mandaté par le bailli Briault, accompagnés par un notaire et assistés par Jean Gaudin, vicaire du curé de Bournand et trois habitants du bourg ou des environs, entreprennent la visite des prieurés en ruine.
C’est le cas de celui de Bournand, où les prieurs n’ont assuré aucun entretien et fait aucune réparation pendant vingt-cinq à trente ans. Le prieuré est sans couvertures, avec des murailles « presque toutes par terre » et une chapelle au chœur effondré, envahie par le fumier laissé par les « pourceaux, mulasseries et autres bêtes » auxquels elle a servi d’abri. Au dire des témoins, depuis dix-huit ou vingt ans, le prieur a fait assurer le service divin tous les ans par plusieurs prêtres, « pour chacune des quatre fêtes annuelles », « à la réserve du jour de fête de pentecôte dernier, où le dit service ne fut aucunement célébré ».
À Épennes, « annexe du dit prieuré de Bournand », où ils sont accueillis par le métayer Bertrand Petit, la situation n’est pas meilleure. La chapelle est « sans autel ni bénitier, toute remplie de gerbes de plusieurs grains, pailles et autres choses profanant le dit lieu », avec des « fenêtres toutes ouvertes et sujettes à tous vents et pluies » et une toiture trouée. Le logis et ses dépendances, « en grandes ruines », sont prêts de « tomber et verser par terre, en peu de jours ».
La célébration du service divin, sans doute abandonnée pendant plusieurs années, a repris depuis trois ou quatre ans, sous la forme d’une messe basse assurée chaque semaine par Jean Gaudin, à la demande du nommé Antoine Prieux dit la Riasse, « soi-disant » fermier du prieuré de Bournand et de son annexe. Faute de paiement, Jean Gaudin s’est désisté depuis mars 1600.
Quant au four à pain voisin, dépendant du prieuré, il est « rompu et brisé en plusieurs endroits… rendant impossible à quelques personnes que ce soient d'y faire cuire du pain » et la maison qui le protège est « en totale ruine ».
Une fois de plus, la vie quotidienne du prieuré d’Épennes et de son village va reprendre et se dérouler sans conflit majeur jusqu’à la Révolution. En dehors des périodes troublées que nous venons d’évoquer, nous pouvons la suivre à travers la signature des baux, les visites, le règlement des conflits, etc.
Épennes au fil des jours
Si les hommes sont là bien avant l’implantation du prieuré, sa présence va, pendant des siècles, conditionner leur vie et une partie de leurs activités.
Le prieuré et son environnement
Étiré du nord au sud et exposé à l’ouest, face aux pluies dominantes, Épennes est un village-rue, à l’écart de la principale voie de communication (Loudun/Saumur). Le site présente pourtant un double avantage.
Si l’étirement du hameau au pied du coteau gomme l’isolement du site en facilitant la liaison avec Bournand, plus tard matérialisée par la D 50, mais appelé autrefois « grand chemin traversant le village d’Épeines » (1605), « chemin du bourg d’Épennes (1733), « rue tendant d’Épennes à Bournand » (1740), ou « rue principale d'Épennes » (1858), sa position, à la convergence des eaux descendues des Fontaines de Thenay et des Viviers pour alimenter un ruisseau, constitue un atout majeur.
On a du mal aujourd’hui à mesurer l’importance de ce ruisseau qui longe le village en léger contre-haut, en direction du Martiel (ou Petite-Maine). Modeste cours d’eau de 6 km, il aura toujours eu du mal à faire tourner le moulin installé pendant plusieurs siècles en amont du hameau, mais il était âprement sollicité pour l’irrigation des prés et des jardins, comme le montrent les multiples réserves et dérivations du plan cadastral de 1841
Ce partage d’une ressource forcément limitée pouvait être source de conflit comme ce fut le cas en 1858.
Les données du problème de 1858 : l’eau est puisée par les différents propriétaires dans le ruisseau qui coule, curieusement, à flanc de coteau. Elle s’écoule ensuite par gravité vers la rue, où elle est recueillie dans un fossé (« la douve ») qui longe la ligne des habitations. L’écoulement naturel de l’eau, par le fond de vallée (la rue), a probablement été anciennement détourné pour permettre ce système d’irrigation.
Cette année-là, deux barrages trop hauts, édifiés en amont par le « sieur » Besnard et le rejet supposé des eaux dans la rue du hameau (l’enquête mettra à mal cette accusation), entraînent les vives protestations des autres usagers, parmi lesquels Maximilien de Messemé, possesseur, avec sa mère, de l’ancien prieuré, et la dame veuve Jolly dont la propriété, abondamment irriguée, est située complètement en aval. Le 20 avril 1858, ils exposent leurs doléances dans une pétition adressée au préfet.
« La rue principale d'Épennes est, depuis quelque temps, constamment inondée et transformée, même pendant les étés les plus secs, en un cours d'eau qui devient un véritable torrent lorsque l'hiver est pluvieux ;
« …en même temps que le chemin devient impraticable, les propriétaires dont les terres ou les prés se trouvent sur l'ancien déversoir de ce cours d'eau qui servait à l'irrigation de leurs prairies ou de leurs jardins, voient leurs canaux privés d'eau pendant une partie de l'année et complètement à sec pendant la saison d'été… ».
Considérée dans un premier temps comme « hors de proportions avec les intérêts engagés » par l’administration, la plainte suit son chemin jusqu’en 1861. M. Besnard, dont la maison occupe une position stratégique pour la circulation de l’eau, doit revoir une partie de son dispositif, comme avait dû le faire son grand-père, M. Chesnon, trente ans plus tôt.
L’importance de l’eau se retrouve dans l’environnement d’Épennes, à travers les toponymes, avec les terroirs portés sur la matrice cadastrale de 1841 : « Les Fontaines », « la Bonne Eau » (porté aussi sur la carte IGN 1990), « la Grande Eau », « Le Vivier » et « Les Viviers ».
Elle influence l’utilisation du sol avec la permanence des vergers, ouches, chènevières, mais surtout des prés et pâtures bien présents sur de nombreuses parcelles et à proximité des habitations, sur le plan cadastral de 1841.
Au cœur du litige : le pont de la route de Thénay. Son rétablissement est une des demandes des pétitionnaires de 1858, pour éviter que l’eau ne s’écoule sur la route. M. Besnard fait malicieusement remarquer qu’un pont existait à cet endroit mais qu’il a été démoli sur ordre du maire,M. Joly (époux décédé d’une des signataires), « il y a environ dix ans ».
Les bâtiments du prieuré
Nous connaissons mal ces bâtiments mais l’image donnée par le plan cadastral de 1841 reflète encore, semble-t-il, la situation du prieuré d’Ancien Régime. Nous repérons, à droite, la chapelle désacralisée, « couverte de tuiles courbes », prolongée par les servitudes qui s’étendent le long de la rue. Le logis devait occuper l’emplacement de l’habitation actuelle reconstruite au XIXe siècle pour le pavillon central, et au XXe pour les parties plus basses.
Les archives ne sont guère plus bavardes. Une déclaration de 1719, alors que l’ensemble est en « grande ruine », fait état d’une partie habitable couverte de tuiles, réduite à une chambre basse surmontée d’un grenier, avec une antichambre à côté, complétée par deux étables, une grange, la cour, et l’ouche où il y a plusieurs arbres fruitiers. Le tout, renfermé de fossés et contenant 8 boisselées, ouvre sur la rue par une « grande porte » devant laquelle est fixé un rendez-vous en 1605.
Plus précis, un acte daté du 5 mai 1900 évoque un ensemble de 61 ares, « en un seul tenant », cadastré de 508 à 511. Entre jardins et labour, la propriété s’organise autour de la cour avec l’habitation, limitée à une cuisine et chambre basse à côté surmontée du grenier, et les servitudes (chambre du four, deux toits à porcs, écuries, hangar et grange) dans lesquelles l’ancienne chapelle est intégrée.
Il faut également signaler le four à ban où les habitants du hameau ont obligation de faire cuire leur pain, rencontré pour la première fois en 1565, mais dont il ne reste que « la souche », dans l’ouche, en 1716.
En dehors des grands marchés de reconstruction passés par les prieurs de Bournand-Épennes, avec des maçons professionnels, Jean de la Brize, maçon ouvrier forain du pays de la Haute Marche en 1711, ou André Gilloire et Jean Criton, maîtres maçons demeurant à Loudun, en 1770, l’entretien courant des bâtiments est assuré par les métayers en place. Quelle que soit l’époque, et jusqu’au XIXe siècle compris, tous les baux imposent au preneur l’entretien des bâtiments, et notamment des toitures. Les matériaux nécessaires sont fournis par le bailleur, mais le preneur doit en assurer le transport depuis le lieu indiqué.
Dans un bail de 1689 figure une clause que l’on retrouve de bail en bail et de siècle en siècle : « Entiendrons [sic] lesdits preneurs les maisons tant des mestairies que des dits prieurés, de couverture de la main de l’ouvrier seulement étant au préalable mises en état. Leur étant fourny les matériaux par ledit sieur bailleur, qu’ils seront obligés de rendre sur le lieu et les quérir et charoyer deux lieües autour dudit prieuré ou au dit Loudun… »
La production agricole
L’occupation du sol est détaillée et chiffrée en 1791, lorsque le prieuré est vendu comme bien national. Outre la maison et son environnement immédiat (jardin, vergers et sans doute vignes), il faut compter 676 boisselées de terres labourables, 24 de pâtureaux, 24 de prés et 39 arpents 6 boisselées de bois taillis. Un aperçu assez proche est donné par les relevés du cadastre de 1841.
Pour mieux connaître le détail de la production, il faut aller chercher ailleurs, dans les baux, les procès-verbaux, les comptes rendus de visites, etc. sachant que, depuis 1414, Épennes fait partie d’un ensemble intégrant les terres du prieuré de Bournand et celles de deux autres métairies, Les Genêts et La Croix-Blanche et que la plupart des données concernent la totalité du domaine.
Longtemps, la faiblesse des rendements oblige à consacrer l’essentiel des surfaces de « labours » aux céréales, qu’on appelle « les blés ».
L'omniprésence des céréales
Elles fournissent la nourriture de base des hommes, sous forme de pain ou de bouillies, et des animaux.
La culture reine
Blé ou « bleds » est un terme générique qui regroupe différentes variétés de céréales. Le froment est le produit phare. C’est lui qui donne la farine blanche à l’origine du painque l’on trouve sur les tables des citadins et des gens aisés. C’est la « fine fleur », le meilleur du froment, qui entre dans la composition du « gasteau beurré d’une livre de beurre de la fleur d’un boisseau froment » à livrer « aux Rois » à l’abbaye de Saint-Maur (1689). Cultivés sur les terres plus médiocres, le seigle et le méteil (mélange froment-seigle) produisent le pain gris des campagnes. À côté des céréales panifiables, avoine,« baillerge » (orge de printemps) et drogée (mélange orge-avoine) sont destinés à l’alimentation animale.
Les « bleds » occupent toujours la première place des redevances ou des prix de ferme dus à l’abbaye de Saint-Maur. En 1664, à Épennes, Les Le Cour reconnaissent devoir annuellement 12 sétiers, 6 boisseaux de froment, 12 sétiers 6 boisseaux de méteil et 25 sétiers de baillerge et drogée. En 1723, « les rentes dues et accoutumée être payées » pour l’ensemble du domaine atteignent 36 sétiers froment, 73 sétiers de seigle, 6 sétiers 6 boisseaux de « baillerge », 13 « septiers » avoine. Outre le grain, c’est « une chartée de grosses pailles » que l’on envoie à Saint-Maur en 1537.
Blés et paille nécessitent une grande capacité de stockage. C’est le rôle des granges mais on se souvient de la chapelle d'Épennes et de son annexe remplies de gerbes de plusieurs grains et de pailles en 1601.
Les moissons sont un grand moment de la vie agricole. Elles nécessitent le recrutement d’une main d’œuvre temporaire, les métiviers qui apparaissent dans les papiers de recette lors du transport du blé d'Épennes à Bournand, en compagnie du métayer.
Auxiliaires indispensables de la culture des céréales panifiables, les moulins sont présents à Épennes.
Les moulins d'Épennes
On y trouve l’inséparable couple moulin à eau / moulin à vent, si fréquent en Loudunais, le premier permettant de pallier à l’absence de vent, le second, aux périodes de gel ou de basses eaux. Ces deux moulins, dont l’un est incontestablement cavier, sont esquissés sur un plan de 1614. Dans ce type de moulin, caractéristique du Saumurois où se situe l’abbaye de Saint-Maur, la partie moteur se situe sous la toiture. Le cône abrite un axe vertical grâce auquel la hucherolle (la cabane en bois) peut pivoter pour se mettre face au vent. Les meules se situent sous cet ensemble, dans la cave qui peut être enterrée. On peut raisonnablement penser que le moulin à vent d’Épennes était semblable à celui-là.
Nous avons peu d’information sur ce moulin à vent, sans doute déjà disparu ou ruiné à l’époque des relevés destinés au cadastre. Nous pouvons simplement le localiser, sur la colline qui domine le hameau, près de la Pierre-Levée (le dolmen) où il est signalé en 1561, 1690 et 1728.
Absent des cartes, notamment de la carte de Cassini sur laquelle figurent pourtant les moulins du Martiel, le moulin à eau est beaucoup plus présent dans les archives, en grande partie à cause des problèmes qu’il n’a jamais cessé de poser.
Dès 1458, un bail consenti par frère Jehan Bien-Assis, « prieur d'Espaines et Bournan »,impose au preneur, Jacques Rigault, la réédification d’un « bon » moulin avec une maison et de les maintenir en bon état, à perpétuité, pour pouvoir y moudre les blés du prieur, et sur lesquels lui et ses gens ne pourront prélever le droit de moulage. Il doit également entretenir le petit sentier qui traverse les terres du prieur, emprunté par « les gens, les asnes chargés et autres bestes », allant du moulin à la fontaine de la Bonne-Eau et qui assure, peut-être, la liaison entre les deux moulins.
Il semble en état de marche en 1604, lorsqu’il est vendu avec tous ses ustensiles, indépendamment du moulin à vent avec lequel il doit continuer à partager le câble qui sert à lever les meules.
L’obligation de rétablir la maison et le moulin, de sorte que l’eau ne passe plus dans le chemin du bourg d'Épennes, est à nouveau imposée à Anne Fournier, veuve de Louis d’Espinay en 1733, lors des assises du prieuré de Bournand. Depuis longtemps, elle avait cessé de payer les redevances liées à ce moulin ruiné et devait 29 années d’arrérages.
Comme le moulin à vent, le moulin à eau disparaît totalement des archives du XIXe siècle. En 1861, on évoquera l’ancien moulin « détruit pour insuffisance des eaux ».
Directement géré par le prieur de Bournand en 1458, le moulin est ensuite la propriété de familles bourgeoises loudunaises qui se chargent d’y installer un meunier. Il s’agit d’une propriété fragile, sans doute à cause du caractère aléatoire de l’alimentation en eau auquel s’ajoute la difficulté de certaines veuves à gérer la succession, après le décès de leurs époux.
Le sort du moulin à vent et du moulin à eau, propriétés de la famille Dumesnil au XVIe siècle, se sépare en 1604. La veuve de René Dumesnil conserve le premier alors que Louis Havard et sa femme Mathurine Dumesnil, vendent le second.
Au XVIIe, le moulin arrenté4 à Michel Alliot en 1628 par Marie Sasserie, veuve de Nicolas d’Espinay, change trois fois de propriétaires avant de revenir dans la même famille en 1664. En 1659, Renée Desine, après la disparition de son mari Michel Alliot, le cède à Jean Gaultier dont la veuve, « ne pouvant faire valoir les dites choses, ni payer les arrérages de la rente », le restitue à Charles Hullin, curateur des enfants mineurs des défunts André Roy sieur de La Rolandrie et damoiselle Marie d'Espinay, son épouse.
Même vendus, les moulins restent dans la mouvance de l’abbaye. Le fil est maintenu sous la forme d’une rente « noble et féodale » annuelle de 100 sols et 2 chapons, rappelée en 1664 et 1733.
Les chapons, fleurons de la production des prieurés
Rien d’original dans cette production de « poulets améliorés » qui concerne toutes les fermes du Loudunais aussi loin que remontent nos archives et qui, au début du XVIIIe siècle, soutient la comparaison avec celles du Mans et de la Bresse.
Épennes et ses environs surprennent par l’importance de cet élevage qui alimente les rentes versées annuellement à l’abbaye de Saint-Maur et qu’il faut sans doute relier à l’abondance et à la qualité de l’herbe et des céréales.
Anciennement présents dans les contrats de fermage (en 1537, quatre douzaines de chapons figurent dans le bail du double prieuré), on les retrouve au menu des repas qui accompagnent les grandes fêtes religieuses : Noël, Pâques, Toussaint et célébration de saint Martin de Vertou…
Repas de fêtes et chapons : « … plus a été mangé par chacune des quatre festes annuelles, que le prieur doit à disner au curé, vicaire, élève et segretain (sacristain), un chappon par chacune desdites festes, qui est quatre chappons et outre deux poulles bouillies… »
Hors redevances et baux de fermage, notre connaissance de la production agricole devient plus floue.
Les autres productions végétales
Elles apparaissent parfois au détour d’un acte. C’est le cas de la vigne.
La vigne et le vin
Présente autour d’Épennes, la vigne est citée en 1537, 1605, 1690, 1716, 1719, sans autre précision sur son mode de culture, contrairement à ce que nous rencontrons ailleurs dans le Loudunais. Les parcelles sont nettement localisées, autour du hameau, sur la carte de 1841. On fait les vendanges (mentionnées dans les papiers de recette en 1602), on vinifie, aussi, comme l’atteste la présence des pressoirs, et notamment celui du prieur d’Épennes.
Le vin obtenu est-il de qualité trop médiocre pour intéresser Saint-Maur-sur-Loire ? Si l’on excepte 1090, il n’apparaît pas dans les redevances. Il est pourtant la boisson par excellence, indispensable à la célébration de la messe et boisson quotidienne, jugée énergisante et plus saine que l’eau souvent polluée.
D’où provient le vin acheté pour les repas offerts aux ecclésiastiques les jours de fête ? Les papiers de recette mentionnent « trois pintes3 de vin » pour accompagner « un rognon de veau, un quartier d’agneau et une pièce de bœuf à bouillir » pour la Pentecôte1602, trois pots avec le poisson frit dans du beurre à la Toussaint 1603, et neuf pintes « pour le disner du jour saint Martin-de-Vertou » du 24 octobre 1608.
La vigne nous a rapprochés des maisons autour desquelles se développe une production domestique intensive et particulièrement soignée
Autour des maisons
C’est là que l’on trouve les chèneveaux ou chènevrils où se cultive le chanvre, à proximité de l’eau nécessaire à son traitement. C’est également là que se concentrent ouches, vergers et jardins, régulièrement cités mais dont le contenu n’est jamais détaillé.
Les premiers sont le domaine des arbres fruitiers à l’image de cette ouche d’Épennes « où il y a plusieurs arbres fruitiers », qui figure dans une déclaration faite au prieur Jean Christophe Dupineau par René Dubin et sa femme Jeanne Petit, en 1719. On doit y trouver de nombreux poiriers et pommiers comme ceux qui fournissent les poires et les pommes servies en 1608, pour le dessert d’un repas des ecclésiastiques, des pruniers, sans doute, pour alimenter le « four à cuire les fruits seulement » mentionné au village d’Épennes en 1716, les treilles aussi, signalées dès 1576, pour la production du raisin de table.
Nous n’avons aucune description du contenu des jardins où devaient pousser les pois (haricots en grains) et les fèves, dont nous savons qu’ils ont été, pendant des siècles, aux côtés des céréales, la base de la nourriture quotidienne.
Nous ne pouvons quitter le hameau sans évoquer une dépendance directe du prieuré qu’on appelle « la garenne du prieur d'Épennes » située, semble-t-il, de l’autre côté du ruisseau. Prérogative seigneuriale, cet espace maintenu en bois permettait l’alimentation en gibier, notamment en lapins.
Clause exceptionnelle, deux bourgeois de Loudun, Jacques Dumoustier, sieur de Cocagne, marchand et Hilaire Compagnon, archer et huissier en la maréchaussée, qui prennent à ferme le prieuré et son domaine en 1689, se voient accorder « la faculté de la chasse, à eux seuls ».
Une garenne et ses lapins : Si les garennes, inséparables du droit de chasse, sont souvent citées autour des châteaux, nous n’en possédons, à ce jour, qu’une représentation en Loudunais. Elle figure sur un plan concernant la seigneurie de Glénouze. La multiplication des lapins pouvait être facilitée par la création de mottes de terre artificielles, favorables au creusement des terriers.
Les arbres ne disparaissent pas lorsqu’on s’éloigne du hameau mais ils tiennent peu de place dans les documents concernant le prieuré d’Épennes. Outre les bois-taillis, principalement autour des Genêts et de La Croix-Blanche, on devine la présence des noyers en mai 1689, lorsque les noix, battues et écalées, sont partagées par moitié entre le prieur et le paysan qui exploite les terres, en même temps que les « troisnes » recueillis « des noyers et arbres troignards ». Lorsqu’il afferme la gestion du domaine, quelques mois plus tard, le prieur garde le contrôle des nouvelles plantations ou de l’abattage, à l’exception des arbres morts, et se réserve le droit de prélever le bois nécessaire à son chauffage, s’il réside sur les lieux, et aux réparations du prieuré.
Et les animaux de ferme ?
On les rencontre peu dans nos textes. Ils doivent pourtant être nombreux dans ce pays d’herbages, si l’on en juge par les étables, granges, écuries, toits à bêtes, régulièrement cités parmi les bâtiments.
Il y a les animaux de traits avec les ânes que nous avons vu cheminer vers la Loire ou vers le moulin à vent, les mules peut-être, les bœufs sûrement, sans lesquels on imagine mal les nombreux charrois auxquels sont soumis les paysans. Leur présence se précise dans « l’écurie aux bœufs », en 1770. Les vaches ne sont pas mentionnées mais on les devine à travers la production du beurre indispensable à la confection du gâteau des Rois et à celle du fromage servi aux ecclésiastiques en 1608.
Si l’on excepte les chapons, abondamment cités, les autres volailles qui doivent peupler les cours sont brièvement évoquées, comme les deux poulets alloués au curé de Bournand dès 1400, pour chaque célébration de mariage, ou envoyés à Saint-Maur en 1664. On devine aussi les poules pour assurer l’approvisionnement en œufs.
Quel est l’importance du troupeau abrité dans « l’étable des moutons » ou « l’écurie aux brebis », en 1711 et 1770 ? Combien de porcs sont élevés sous les « toits à bêtes » ou le « toit à porcs » cité en 1900 ?
À rôtir ou à bouillir, fraîches, salées ou séchées, toutes ces viandes se retrouvent dans les repas exceptionnels des prêtres qui officient à Bournand ou à Épennes. Leur place dans les repas quotidiens, en particulier ceux des métayers qui exploitent les terres et gèrent le bétail, reste à déterminer.
La gestion des prieurés
ême réduit au rang de domaine agricole, un prieuré n’est pas une exploitation ordinaire. Issu des dons des fidèles, autrefois faits aux bénédictins de Saint-Maur en échange de leurs prières, dont l’exploitation est assurée par les laïcs, le prieuré, avec sa chapelle, est un centre religieux, dont la gestion relève uniquement des membres du clergé. Le « temporel » est donc bien distinct du spirituel.
La gestion du temporel
L’enjeu est important, l’ensemble Bournand-Épennes est un riche domaine ainsi décrit en 1723 : cinq métairies dont trois à Épennes, une à Bournand, une à La Croix-Blanche sans compter Les Genêts que se réserve Mre Jean Christophe Dupineau, « prieur de St martin de Vertou de Bournan et de St Pierre d’Épennes, son annexe » pour en faire sa résidence. Il faut y ajouter la perception de divers cens et rentes dont « le gros », à savoir quarante « septiers » de blés divers que le curé de Bournand doit faire rentrerdans les greniers du prieuré, une maison qui joint l'église de Bournand et les droits seigneuriaux et féodaux qui dépendent du prieuré.
Si les différents prieurs, Honoré Baune en 1711, Christophe Dupineau en 1770, négocient eux-mêmes les marchés de maçonnerie, ils délèguent la gestion du domaine à des laïcs assez fortunés pour verser d’importants droits de ferme dont le paiement est garanti sur tous leurs biens, présents et à venir, voire par la menace de la prison « comme pour deniers roiaux ». Titulaires de plusieurs bénéfices, les prieurs se déplacent rarement eux-mêmes pour la signature des contrats.
Fermiers...
En 1537, c’est bien le prieur, « noble et religieux frère Mathurin Le Gay » qui afferme son prieuré de Bournand-Épennes à Collin et Richard Acéré, père et fils, mais le contrat est signé dans sa résidence de Saint-Rémy-la-Varenne qui fait partie de ses bénéfices.
En juillet 1689, Mre Pierre Bion, curé de Véniers, négocie, au nom de Mre Urbain Fouyer, « prieur de St Maur, Bournan et Espeines son annexe », avec Jacques Dumoustier, sieur de Cocaigne (Cocagne), marchand, et Hilaire Compagnon, archer et huissier en la maréchaussée de Loudunois. Le prix de ferme s’élève à 600 livres pour la première année à cause de la grande quantité d'herbes qui se trouve dans les blés, 700 livres ensuite, payables en deux termes à Véniers, le jour de la « feste des morts » et de la Saint-Jean-Baptiste, sans oublier le « gasteau des Roys » et six chapons livrables « en la maison de monsieur le bailly de Loudun ».
En 1723, ce sont trois marchands loudunais, Étienne Robert l’aîné, Étienne Robert le jeune, son fils, et Vincent Pousset qui s'associent pour acquitter treize cents livres par an, payables par moitié au prieur, dans la maison des Genêts qu’il se réserve, à Noël et à la Saint-Jean-Baptiste, avec, cette fois encore, le « gasteau » beurré des Rois.
En 1689, comme en 1723, les fermiers sont tenus de tenir des comptes précis des revenus engrangés et de les communiquer aux prieurs. Il en résulte ces papiers de recette si riches en renseignements, dont certains sont parvenus jusqu’à nous.
Le papier de recette dans le bail de 1689 : « Leur sera fourny un papier de recette sur lequel se conformeront lesdits preneurs et sur lequel ils âjouteront touttes les nouvelles rentes qui demeurent comprises au présent bail, celles qui seront faites cy après, et les titres qu’ils auront besoin ».
et dans le bail de 1723 : « … a la fin du dit présant bail, les dits preneurs seront tenus de mettre es mains dudit sieur prieur un pappier de recepte des cens et rantes duë audit prieuré. Sera tenu aussi le dit sieur bailleur de leurs fournir un pappier de recepte pour s’y reigler… »
Aucun des personnages que nous venons de citer ne travaille la terre. En bas de l’échelle, les exploitants s’appellent métayers ou colons.
... et métayers
À quoi auraient servi les dons de terre faits aux abbayes pendant le haut Moyen Âge, sans les hommes capables de les défricher puis de les cultiver ? En 850, lorsque Charles le Chauve concède à l’abbaye de Saint-Maur des terres situées à Bournand, ce don comprend les colons et les serfs des deux sexes attachés à ces domaines. Nous savons peu de chose des successeurs de ces paysans dont le travail est à l’origine de la richesse produite, sinon que, selon le système du métayage, les baux « à moitié fruits » qui leur sont consentis par les fermiers, leur en attribue la moitié.
Leur nom apparaît parfois dans un acte. En 1689, les nouveaux fermiers doivent entretenir les baux verbalement faits aux Cossons, pour La Croix-Blanche et Les Genêts, « et non les autres », « desquels baux il sera passé bail par écrit ». En 1711, « un nommé Chesneau » exploite la métairie du haut village d’Épennes. En 1719, René Dubin et Jeanne Petit sa femme, qui déclarent au prieur de Bournand une maison et métairie situées au même lieu, sont probablement propriétaires, mais versent des redevances.
Les traces se précisent dans les situations de conflit dans lesquels les métayers ne sont pas sans défense. En 1689, le prieur réserve son action et ses droits contre le nommé Courtillé, ci-devant métayer des Genêts, « pour l’instance qu’il a eu contre luy pour avoir la moitié des fruits de certain dommage et le faire sortir dudit lieu, pour lesquels il a protesté de se pourvoir contre luy, sur son droit de collon ».
En 1664, la situation est plus complexe, avec une métairie d’Épennes en fermage. Le 11 novembre, dès 7 h du matin, un nouveau prieur, frère François de La Grandière, se déplace en personne jusqu’au village d’Épennes, « en la maison de Pierre Le Cour laboureur, fermier de la métairie de la dite annexe du prieuré de Bournand ». En l’absence du fermier, opportunément parti pour Candes, il est reçu par sa femme Anne Richard qui déclare devoir annuellement cinq sétiers de blé, quatre chapons et deux poulets, dont la moitié a été versée à Mre René Beaufils, prêtre résidant à Épennes. Présent sur les lieux, ce dernier, interpellé par Mre François de la Grandière, affirme détenir une procuration de l’ancien prieur, défunt frère Jean des Bois, qui lui aurait été confirmée par l’abbé de Saint-Maur. Anne Richard, qui apprécie sûrement l’affrontement, reconnaît sa dette mais refuse de verser l’autre moitié avant l’aboutissement de l’action en justice intentée par le sieur de La Grandière.
Nous sommes là dans le fonctionnement classique de la gestion des domaines auquel, le statut de prieuré de la métairie ajoute une dimension spirituelle.
La gestion du spirituel
Pour maintenir la fonction spirituelle de ses prieurés, le prieur se doit d’y célébrer ou d’y faire célébrer la messe. En dehors des périodes de troubles (les guerres de Religion par exemple dont nous avons pu mesurer les ravages lors de la visite de 1601), cette obligation semble avoir été scrupuleusement respectée.
Faute d’une présence effective permanente, le prieur est rarement en capacité d’officier lui-même. Le seul exemple que nous avons trouvé est le reflet d’une crise déclenchée par le changement de statut du prieuré. Au début des années 1660, le prieur de Saint-Maur décide de rattacher directement Bournand-Épennes à son monastère. Désormais ce prieuré et Saint-Maur formeront un seul bénéfice attribué à une seule personne.
Processus inachevé ou tentative de débordement, en 1664 Il y a deux prieurs de Bournand-Épennes. Le prieur de Saint-Maur représenté à « Espeines » par Mre René Beaufils, sieur du Portal, prêtre, et frère François de La Grandière, « profes de l'ordre de Saint-Benoit dans l'abbaye de Saint-Maur-sur-Loire », en vertu de provisions obtenues en cour de Rome. Dès son arrivée à Bournand, Mre de La Grandière s’est d’ailleurs empressé de prendre possession de son bénéfice au cours d’une cérémonie très ritualisée qui se déroule dans l’église Saint-Martin et dont il a pris soin de faire consigner le détail par un notaire, « entrant dans la dite église paroissiale du dit Bournand, faisant aspersion d'eau bénite, génuflexion devant le grand autel et baisement de celui ci, ouverture du missel et lecture de l'évangile de celui-ci, son de cloche et séance en la chaire et place du prieur et autres cérémonies requises et coutumières… ».
Plus généralement, le prieur délègue cette obligation répercutée dans les baux de fermage. Aucun problème en 1537 puisque les nouveaux fermiers du prieuré d’Épennes sont Mre Richard Acéré prêtre et Collin Acéré, son père. C’est à Richard que revient la charge du service divin.
Le bail de 1689 rappelle cet impératif, en même temps qu’il fixe le mode de règlement des charges financières propres aux biens ecclésiastiques.
L’obligation d’assurer la célébration de la messe : « … feront faire le service divin suivant qu’il a accoutumé d’estre fait et payront les décimes ordinaires dües par raison desdits prieurésqu’ils payront sans diminution du présent bail aussi bien que ledit service,et pour les décimes extraordinaires et autres taxes, les payront en diminution du présent bail ».
Avec plus ou moins de régularité selon les époques, un vicaire de Bournand a pu assurer ce service : une messe basse par semaine, par Jean Gaudin, à la toute fin du XVIe siècle, deux messes par semaines en 1603, tant à Épennes qu’à Bournand, par Mre Jehan, pour lesquelles il est rétribué 18 livres.
Le prieuré après 1789
Le prieuré, bien national
Le 2 novembre 1789, en mettant les biens du clergé à la disposition de la Nation pour contrer la faillite menaçante de l’État, l’Assemblée nationale signe l’arrêt de mort du prieuré.
L’ensemble du temporel est mis en vente le 17 février 1791. La vente, affichée, publiée et annoncée par le nommé Gennebault tambour ordinaire, a lieu à Loudun le 3 mars 1791.
La mise en vente du 17 février 1791 : L’ensemble du temporel, soit quatre métairies (Les Genêts, La Croix-Blanche, Bournand, Épennes), constituant un seul lot, est estimé à 34 944 livres. Dernière citée : « …la maison et métairie du Prieuré d’Épene, dépendante dudit prieuré de Bournand, consistant en maison et verger, six cent soixante-seize boisselées de terres labourables, vingt-quatre boisselées de patureaux, vingt-quatre boisselées de pré… ». Il est ensuite précisé que « M. Beauné, cidevant titulaire dudit prieuré », pourra jouir des bâtiments de la métairie des Genêts, jusqu'à la Saint-Jean prochaine (24 juin). L’acheteur devra lui remettre l’équivalent des semences qu’il a avancéeset « entretenir les baux à moitié et à fermepour lui donner la facilité de se défaire de ses bestiaux ».
Plusieurs bourgeois fortunés de la ville s’affrontent. Après neuf bougies, les enchères sont emportées par Pierre Confex-Lachambre, pour la somme de 56 500 livres.
Des confex aux Laurin
L’acheteur va devenir un grand notable de la Révolution et de l’Empire à l’issue d’une ascension sociale spectaculaire. Descendant d’une lignée de marchands-tanneurs loudunais, la Révolution lui permet d’élargir le patrimoine familial. En 1805, il est la deuxième fortune du département. Sa fille Claire Séraphie devient comtesse de Messemé. Sa petite fille Marceline Cécile, (fille de son fils aîné Urbain marié à la troisième fortune du département), sera marquise de Rochequairie.
Les successions du XIXe siècle partagent le grand domaine, mais Épennes, principalement transmis par les femmes, reste plus d’un siècle dans la même famille, passant des Confex aux Messemé, puis aux La Bouillerie. En 1900, ces derniers le mettent en vente.
Le temps des Laurin
Le 5 mai 1900, devant Me Aymard, notaire à Loudun, Jules Laurin, fermier, et Joséphine Douteau, son épouse, achètent la ferme d’Épennes, soit « la maison comprenant cuisine, chambre basse à côté avec grenier dessus, chambre de four et four, deux toits à porcs, écuries, hangar à côté et grange, cour entre les bâtiments, jardin et terres labourables, le tout en un seul tenant ». L’ensemble couvre 61 ares, y compris le sol des bâtiments. Il est cadastré D3 508, 509, 510, 511.
S’ajoutent trois pièces de terre, cadastrées D3475, 476 et 477, grevées d’un droit de passage, « à tous exercices et en tout temps mais avec attelage seulement, en utilisant le passage déjà tracé le long de la haie et destiné à cet usage », dont bénéficient Richard Cacaud, maire de Loudun et conseiller général, et son épouse Louise Allotte, pour gagner leurs propres terres situées vers « le sommet du chemin de la Bonne Eau ».
La vente est conclue moyennant 4 169,50 F dont 2 000, représentant le prix de la maison, sont payés comptant « à l'instant même en bonnes espèces de monnaie du cours comptées et délivrées à la vue de maître Aymard, l'un des notaires ». Les acquéreurs s'engagent à verser le surplus le 29 septembre prochain, « sans intérêts jusqu'à cette époque ».
Les Laurin ne sont pas de nouveaux venus à Bournand. Ils étaient précédemment installés à La Gaudière, en qualité de fermiers où nous les trouvons en 1896.
François Alexandre Jules Lorain est né le 16 mai 1864 sur le domaine de La Ronde (Mouterre-Silly) dont ses parents, François et Jeanne Florence Thibault, étaient fermiers.
Joséphine Douteau est née le 1er décembre 1868 à Saix, aux Granges, où ses parents, Jean et Joséphine Laurin, étaient cultivateurs. En 1900, la vente de la maison des Granges et d’un terrain de 49 ares 80 centiares situés à Saix et propres à Mme Laurin, vont aider au financement de l’achat d’Épennes.
Marie-Ange Lorain, arrière-petite-fille de Jules et de Joséphine, et son époux Jean-Pierre Roux, sont toujours propriétaires d’Épennes aujourd’hui.









